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Port-au-Prince, capitale du non droit

Par Nancy Roc

mardi 31 janvier 2006, par Administrateur

Avec un taux de kidnappings vacillant entre 24 à 40 cas par jour en décembre dernier, Haïti a été classé comme le pays le plus dangereux des Amériques pour les rapts, selon la porte parole du FBI à Miami, Mme Judy Orihuela. Ce pays de huit millions d’habitants dépasse désormais la Colombie qui détenait le record mondial en la matière.

Personne n’est épargné : enfants, femmes, hommes d’affaires, journalistes, missionnaires, politiciens, tous sont ciblés et les étrangers ne sont pas épargnés. Vingt huit citoyens Américains ont été kidnappés depuis avril 2005. Si Cité Soleil, le plus grand bidonville de Port-au-Prince, était réputé pour être une zone de non droit, interdite d’accès même à la police haïtienne, d’autres quartiers sont désormais envahis par les gangs. Le sud et le nord de la capitale telles que Martissant (sud) et Drouillard (nord) sont régulièrement le théâtre d’affrontements entre bandes rivales lourdement armées et circulant librement devant les troupes onusiennes. A Sarthe (nord), un quartier où sont logées de nombreuses entreprises commerciales et industrielles, plus de 5.000 emplois sont menacés par la présence de groupes de délinquants. Les zones stratégiques de l’aéroport et du Parc industriel sont également devenues des points chauds de la capitale.

S’il est reconnu que la plupart de ces gangs se revendiquent ouvertement du parti de l’ex-président Jean Bertrand Aristide, il est nécessaire de se questionner aujourd’hui sur la stratégie de l’encerclement politique de la capitale. En effet, « les gangs en position de force font peser des menaces de déstabilisation politique, d’hémorragie sociale et de délinquance généralisée à l’approche des élections, ouvertes à toutes les surprises possibles » a constaté Radio Kiskeya cette semaine à Port-au-Prince. Toutefois, il est évident que ces gangs n’agissent pas seuls et l’encerclement progressif de la capitale porte à croire que ce dernier a été planifié et pensé. Dans son analyse du discours de fin d’année de Jean-Bertrand Aristide- discours envoyé via Internet depuis Pretoria et largement distribué à Port-au-Prince- le professeur Laënnec Hurbon, Directeur de Recherches au CNRS de Paris, a traduit le message codé en créole de l’ex dictateur. Pour M. Hurbon, « il faut prévoir une recrudescence d’actes terroristes de la part des troupes Aristidiennes ». C’est un des points importants du discours, note-t-il. D’autre part, il ajoute que dans ce message, « Aristide engage ses troupes à la guerre ethnique. Les Haïtiens sont tous d’Afrique noire ou descendants d’Américains noirs. Ce disant, il offre l’impunité aux américains noirs qui veulent s’unir à sa cause. Les autres qui n’ont pas le teint foncé ne sont que des colons anciens et nouveaux ». Enfin, le professeur prévient que Jean Bertrand Aristide « déclare la guerre à l’occupation et aux laquais de celle-ci. Il préconise un châtiment exemplaire, tout comme auparavant il avait préconisé le père Lebrun. » Le nouveau message d’Aristide pour 2006 comporte donc deux éléments-clé selon Laënnec Hurbon : la nécessité de l’union entre les partisans de Lavalas et la poursuite de la mobilisation par tous les moyens jusqu’à son retour considéré comme « le lever du soleil ».

Le message de l’ex dictateur n’était donc pas anodin et constitue un message codé passant des ordres directs à ses troupes. Celles-ci, fortes du laxisme voire de la complicité de plus en plus décriée de la MINUSTAH, avancent lentement mais sûrement sur le terrain et nous poussent à croire que tout Port-au-Prince est en passe de devenir une capitale du non droit.

De plus, certains médias internationaux tels que la chaîne française TV5 ou, cette semaine, l’agence espagnole EFE, ont rapporté que des puissants chefs de gangs, notamment responsables de kidnappings tels que Amaral Duclosa et Damaseine se sont clairement déclarés favorables à la candidature de René Préval, frère jumeau de l’ex dictateur.
Qu’arrivera-t-il donc à la veille ou pendant les élections ? Ne faut-il pas s’attendre à des actes d’intimidation voire sanglants lors du prochain scrutin ? Qui pourra aller voter mis à part les partisans d’Aristide et de Préval ?

A force de reculer devant les dommages collatéraux que pourraient créer des opérations de frappe à Cité Soleil, la MINUSTAH et le gouvernement de transition ont piégé la capitale et celle-ci appartient désormais aux gangs qui, au lieu d’être contrôlés, se multiplient. « Les centaines de millions de dollars obtenus par ces gangs grâce aux kidnappings sont immédiatement convertis en armes lourdes », nous confiait la semaine dernière le chef de la police Mario Andresol dans une interview. Ce dernier a également fait état de la présence de Colombiens à Cité Soleil et pense que les bidonvilles omniprésents dans la capitale sont des terrains fertiles pour l’implantation de réseaux liés au terrorisme international.

Le danger est donc évident à la veille du scrutin. Mais, et après ? Quel sera le gouvernement qui pourra arrêter cette prolifération de gangs ?

Si Préval nous est imposé par un complot international visant à réhabiliter Lavalas, une baisse de l’insécurité sera probablement enregistrée à Port-au-Prince : ceci permettra à Préval de prouver aux yeux du monde qu’il est le seul à pouvoir contrôler ces bandes et, entre temps, il signera d’importants accords d’aide financière qui afflueront sans doute avec la montée d’un pouvoir dit légitime. Toutefois, il est à prévoir que cette trêve sera de courte durée et que contrairement à Gérard Latortue, il ne tardera pas à lancer une chasse aux sorcières notamment contre les leaders du GNB de 2004 et les intellectuels. La récente lettre ouverte de Lilas Desquiron, ex ministre de la culture de Jean Bertrand Aristide, à Jean-Claude Bajeux, Directeur Exécutif du Centre Oecuménique des Droits de l’Homme, n’indique-t-elle pas à travers son ton menaçant et son écriture chimérique ce qui pourrait arriver aux intellectuels dont M. Bajeux est l’une des figures de proue ? Cette lettre n’était pas innocente : elle constitue une menace claire d’une personnalité qui se voit déjà au pouvoir et exerçant sa revanche sur ceux qu’elle qualifie de « laquais (...) « complices des hordes nationales et internationales qui assassinent en masse, une fois de plus, les exclus de ce pays »...des termes retrouvés dans le message de fin d’année de Jean-Bertrand Aristide.

D’autre part, si un autre candidat accède au pouvoir, il se verra sans doute piégé par cette insécurité et ces gangs qui redoubleront certainement de violence. Comment fera-t-il face devant le puissant lobby international d’Aristide au sein des organisations internationales des Droits de l’Homme qui crient au massacre aussitôt que la MINUSTAH parle d’intervenir dans les zones de non droit ? Comment agir avec une PNH aussi peu équipée et dont les armes sont toujours bloquées par les Américains ?

Il est à craindre malheureusement le pire si l’on ne vient pas à bout de ces gangs et la capitale est déjà rendue invivable. Si le poumon économique d’Haïti est paralysé ou asphyxié, le pays entier le sera. La stratégie a donc été bien élaborée. Pour Lavalas, la violence n’est pas le but mais le moyen d’arriver à ses fins. On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent... (pensée de Bertolt Brecht).