PAPDA

Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif

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CCI et MINUSTAH : Les Nations Unies et Haiti en 2004

Interview par ADITAL, reprise par AlterPresse après une traduction de RISAL dimanche 12 septembre 2004

mercredi 16 novembre 2005, par Administrateur

Lors du Forum social des Amériques (Quito, Equateur) qui s’est tenu en juillet 2004, l’agence brésilienne d’information Adital a interviewé Camille Chalmers, professeur d’économie à l’Université d’Etat de Haïti, coordinateur de la Plate-forme haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif. La PAPDA est la coalition créée en 1995 pour lutter contre les plans d’ajustement structurel et les politiques néo-libérales mises en place par Aristide à son retour des Etats-Unis. Chalmers rappelle dans cette interview à quel point l’histoire récente de Haïti a été marquée par la résistance et l’organisation populaire en dépit de la répression des Etats-Unis.

En février de cette année, les Etats-Unis arrivent et sortent Aristide grâce à des bandes armées qui ont pris la tête de la population qui ne voulait plus d’Aristide. Ce que signifie la présence d’armées étrangères des Etats-Unis, la France, le Canada, et à présent le Brésil, le Chili et l’Argentine en Haïti ?

Il faut éclaircir car il y a beaucoup de confusions. Premièrement, la décision américaine d’invasion. Il est fondamental de souligner que cette décision était totalement illégale, qu’elle n’avait même pas l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU. Ils sont arrivés le 25 février et ont déployé des troupes militaires sur le territoire haïtien sans aucun droit. Il s’agit donc bel et bien d’une invasion. A ce propos il est important également de souligner que la raison de cette invasion était d’arrêter la progression du mouvement populaire. Ils ont fait deux choses pour atteindre ce but, l’invasion et le CCI, le Cadre de Coopération intérimaire.

Sortir Aristide et faire prendre un nouveau tournant au pays était une décision commune.

Il faut rappeler qu’en 2002, Aristide a commis une erreur très grave. Il a tenté de supprimer l’autonomie universitaire, ce qui a provoqué l’indignation. Le secteur étudiant est descendu dans la rue pour exiger le retrait de cette loi. Donc, il y a soulèvement des quartiers populaires et révolte des étudiants. Les secteurs de la bourgeoisie, quant à eux, très liés à ce que l’on appelle la « promotion démocratique » américaine, se sont aussi organisés grâce au financement que les Etats-Unis fournissaient à des organisations non gouvernementales au travers d’entités dont on peut mettre en doute l’honnêteté. Il existait donc réellement un mouvement qui, bien qu’hétérogène, était très vaste. Et ce mouvement avait clairement de plus en plus d’audience au sein des secteurs populaires qui étaient de plus en plus présents et de plus en plus capables d’influer sur le cours des évènements. Le but de l’intervention militaire était donc d’arrêter la progression du mouvement populaire qui était sur le point de créer une nouvelle union anti-Aristide dont faisaient partie des acteurs qu’ils croyaient avoir éliminer totalement après le coup d’état de 1991.

L’intervention militaire des armées américaines, françaises et canadiennes...

Ils ne veulent pas que le mouvement populaire joue un rôle important dans le jeu politique. Lors de cette invasion, un fait important s’est produit entre la France et les Etats-Unis. Le ministre français des affaires étrangères a été le premier à déclarer publiquement qu’Aristide devait partir. C’était le cadeau de la France aux Etats-Unis. Cela a joué un rôle important dans la réconciliation entre ces deux puissances dont les relations, suite à la guerre en Irak, étaient fragilisées par des malentendus, des problèmes secondaires mais néanmoins sérieux. Haïti a été le prétexte à cette réconciliation qui a abouti à ce que de nombreuses entreprises françaises décrochent des contrats importants en Irak et en Afghanistan. Il y a vraiment eu un sale jeu en Haïti lors de cette invasion. En dépit du fait qu’Aristide était arrivé à un désastre politique total, une perte totale de sa crédibilité et de ses bases populaires, nous considérons que ce type de gestion supranationale et qu’une superpuissance puisse décider à n’importe quel moment de l’avenir politique d’un pays est inacceptable. Le peuple haïtien le dénonce et nous dénonçons aussi les tentatives de coups d’état contre Chavez et les menaces de Bush contre le régime révolutionnaire de Cuba...

Qu’en est-il de la mission de paix des Nations Unies ?

Ils ont appelé cette mission de paix MINUSTAH : Mission des Nations Unies pour la Stabilisation de Haiti. Je souligne que cette mission se définit comme une mission à long terme : ils parlent de 20 ans d’occupation. Cette mission a pour principal objectif de réaliser toutes les transformations, les réformes économiques dans une logique néo-libérale qui permettront réellement d’éliminer toute possibilité de souveraineté nationale de ce pays qui joue un rôle important dans les Caraïbes. Les Etats-Unis ne veulent plus aujourd’hui accepter aucun type de souveraineté nationale dans leur arrière cour.

Il existe aussi une mystification idéologique lorsque l’on parle de corps de paix, de maintien de la paix, de solidarité, d’aide au peuple haïtien, parce qu’en fait ces forces ne font rien pour aider le peuple de Haïti. Si on analyse leur composition, elles sont formées de 8.600 militaires et de 1.600 agents de police. Un des objectifs de base déclarés de cette mission dans la résolution des Nations Unies est la constitution d’une nouvelle police.

Si c’est la vérité, pourquoi y a-t-il autant de militaires et si peu de policiers ? De la même façon, si on analyse la situation sociale très détériorée du peuple haïtien, les destructions, l’analphabétisme qui touche la moitié de la population, la malnutrition des femmes enceintes, les problèmes de base d’accès à l’eau potable, les problèmes sanitaires... On peut se demander si l’armée a une solution à ces problèmes. Quand nous pensons à la coopération internationale, nous prenons pour référence les déclarations officielles de Lula lors d’une réunion en Europe dans lesquelles il dénonçait les investissements militaires qui se font dans le tiers-monde et proposait que ces investissements militaires deviennent des investissements sociaux, pour la santé, l’éducation... C’est comme cela que nous envisageons la coopération entre Haïti et le Brésil. Il devrait s’agir d’une coopération basée sur la reconstruction sociale, sur l’urgence sociale, sur la reconstruction des capacités institutionnelles en Haïti, sur l’amélioration des services de santé publique, d’éducation et sanitaires... Il est évident que la composition actuelle des forces est fondamentalement basée sur un plan impérialiste visant à la soumission des pays des Caraïbes. Cela a été clairement prouvé par le plan économique que viennent d’adopter à Washington, les 19 et 20 juillet, une série de donateurs : la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de Développement, l’Union européenne, etc.

Ce que l’on appelle le CCI...

Oui. Ils ont adopté un document dénommé Cadre de Coopération Intérimaire, CCI, qui a été préparé selon le même schéma que celles d’Irak et d’Afghanistan. Nous connaissons déjà les résultats catastrophiques de ce type d’intervention économique préparée sans aucune participation réelle du peuple haïtien par des experts dans des hôtels de luxe qui ont établi un document définissant des priorités pour le peuple haïtien qui n’ont rien à voir avec les besoins de base réels du peuple. C’est très important de démystifier l’objectif et le projet réels de ces manœuvres militaires articulées à un projet anti-populaire, impérialiste et à la destruction d’Haïti.

Le Brésil dirige cette opération parce que c’est le pays qui a le plus de militaires sur place. Vous pensez qu’il est possible que la société civile entame un dialogue pour transformer cette occupation en une aide à la reconstruction ?

Oui, nous sommes très ouverts à la discussion, nous sommes prêts à informer mais nous avons peur de ces machines de maintien de la paix des Nations Unies qui sont des machines bureaucratiques très lourdes avec beaucoup d’intérêts en jeu, y compris économiques. De juillet à décembre 2004, on évalue par exemple le budget à 280 millions de dollars. On peut remarquer qu’avec 280 millions de dollars, on peut faire beaucoup de choses dans le domaine social en Haïti. Je ne sais pas si le gouvernement brésilien aura la vision, la lucidité suffisante pour contrecarrer cette machinerie bureaucratique des Nations Unies qui a toujours été liée aux multinationales, aux Etats-Unis, et qui, dans les faits, ne construit rien dans une perspective de solidarité envers les peuples. Nous, la société civile et les organisations populaires, nous sommes disposés à dialoguer, à donner des informations et à faire tout ce qui est possible, en collaboration avec les organismes de la société brésilienne, pour transmettre une information correcte sur ce qui se passe réellement en Haïti et sur ce que sont les besoins réels du peuple haïtien.

En guise de conclusion, quelles sont les perspectives concernant une meilleure articulation des forces populaires ?

Je pense que nous vivons une situation paradoxale. L’expérience d’Aristide a provoqué une incroyable frustration, cela a été un coup très dur pour le mouvement populaire qui l’a ressentie comme une horrible trahison mais il s’agit également d’une leçon de politique. Je pense que le mouvement populaire haïtien va mûrir, va comprendre que l’on ne peut faire confiance seulement dans une personne, que nous devons exiger d’un dirigeant politique qu’il se présente au peuple avec des programmes, avec des objectifs économiques, avec une vision du futur, avec des choix en termes institutionnels et politiques afin que le dirigeant soit réellement un dirigeant, qu’il s’insère dans un projet populaire à long terme et viable. Il doit être prêt à lutter pour conquérir ce projet populaire et pour mieux le construire et doit s’écarter de la vision charismatique traditionnelle qui fait que nous ayons confiance dans une personne qui sait parler, qui sait convaincre grâce à des éléments subjectifs. Nous devons nous orienter vers des dirigeants qui pourront réellement aider à accélérer le processus de constitution nationale et le processus de présentation de projets populaires de changement capables de provoquer des transformations durables, viables et sérieuses dans la société.